Benoît Dumeau, vous êtes conservateur de la Réserve Naturelle Nationale du Banc d’Arguin, un site emblématique mais extrêmement vulnérable : comment décririez-vous, avec vos mots de terrain, ce qu’est ce banc pour le littoral atlantique et ce qui fait la spécificité de sa biodiversité par rapport à d’autres espaces protégés ?
Le Banc d’Arguin, et plus largement le complexe sédimentaire situé à l’entrée du Bassin d’Arcachon, est unique en France. Ici, le sable est en mouvement permanent : il n’est finalement que de passage. Il arrive du Cap Ferret et repart ensuite vers le sud de la dune du Pilat. C’est la dérive littorale, un courant nord-sud résultant de la convergence des forces liées aux vagues, aux vents et aux courants de marée, qui est le moteur de ce mouvement perpétuel.
Cette mobilité rend toute implantation précaire, mais elle n’empêche pas un patrimoine naturel remarquable de s’y développer. Sur les points les plus hauts des bancs de sable, on retrouve une flore caractéristique des dunes du littoral girondin, qui attire une faune singulière, notamment de nombreux insectes et oiseaux.
Sous l’eau, la bathymétrie, l’exposition à la houle et les courants déterminent la colonisation par les espèces marines. C’est notamment le cas des herbiers de zostères, sortes de prairies sous-marines qui constituent de véritables zones de nourricerie pour tout un cortège d’espèces : poissons, bivalves, crustacés, etc.
La présence régulière de dauphins et de phoques est également signalée dans la Réserve. Cette diversité est intimement liée au caractère mouvant du site : le Banc d’Arguin est un milieu qui évolue en permanence et auquel les espèces doivent elles aussi s’adapter.
Le Banc d’Arguin est un îlot sableux « vivant », en perpétuel mouvement, aujourd’hui littéralement coupé en deux : comment conciliez-vous, dans vos décisions de gestion, le principe de laisser faire la dynamique naturelle et la responsabilité de préserver des espèces nicheuses et migratrices très menacées ?
Il est important de rappeler que c’est l’État qui a classé le site en Réserve naturelle dès 1972 et qui a désigné la SEPANSO Aquitaine comme gestionnaire.
Dans le contexte que nous connaissons actuellement, avec l’érosion du Banc d’Arguin, voire la perspective de sa disparition, le gestionnaire et les services de l’État travaillent de concert pour trouver les solutions permettant de préserver au mieux le patrimoine naturel de la Réserve.
Nous ne pouvons pas stopper la dynamique d’érosion. Nos efforts se concentrent donc principalement sur la gestion de la fréquentation humaine du site et l’encadrement des activités qui s’y exercent : pêche, ostréiculture, transport de passagers, etc. L’enjeu est de réduire au maximum les interactions négatives que ces activités pourraient avoir avec le patrimoine naturel, comme le dérangement de la faune ou le piétinement de la flore.
Face à l’imprévisibilité des mouvements sédimentaires, nous devons également faire preuve d’une grande réactivité et d’une certaine souplesse. Les secteurs à enjeux doivent pouvoir être protégés en permanence, alors même qu’ils ne se trouvent jamais exactement au même endroit d’une année sur l’autre. C’est particulièrement vrai pour les zones de nidification des oiseaux.
Notre rôle n’est donc pas de lutter contre la dynamique naturelle du banc, mais de faire en sorte que, dans cette dynamique, les espèces les plus vulnérables puissent continuer à trouver les conditions nécessaires à leur présence.
Les épisodes récents d’érosion et de submersion, que vous avez décrits en disant « je ne suis pas sûr qu’il soit encore là demain », illustrent brutalement l’impact du changement climatique sur le littoral : quelles sont, selon vous, les erreurs les plus fréquentes dans la façon dont notre société pense encore l’aménagement et la protection des côtes ?
Chaque portion du littoral possède ses caractéristiques propres. Il faut donc bien les avoir en tête lorsque l’on réfléchit à l’aménagement et à la protection des côtes.
Sur notre côte sableuse, le trait de côte a toujours bougé, dans un sens comme dans l’autre. Les cartes anciennes et les images satellites sont là pour nous le rappeler. Mais, par endroits, le bon sens a été mis de côté pour construire des habitations avec vue sur mer, parfois presque les pieds dans l’eau.
Nous avons peut-être longtemps pensé que nous pouvions dompter la nature. Aujourd’hui, nous arrivons à un moment de bascule : nous savons que nous ne pourrons pas lutter indéfiniment contre l’érosion.
Sur la Réserve naturelle, la problématique est heureusement différente. Il n’y a pas de patrimoine bâti à défendre, même si des concessions ostréicoles sont présentes. Notre rôle est donc davantage de suivre et d’accompagner les évolutions, et d’alerter lorsqu’un risque de submersion peut entraîner des pertes de matériel ou des pollutions.
Il faut peut-être accepter davantage l’idée que certains espaces littoraux ne peuvent pas être figés. La question n’est plus seulement de savoir comment empêcher le littoral de bouger, mais aussi comment vivre avec cette mobilité.
La réserve est un haut lieu pour des espèces comme la Sterne caspienne, l’Huîtrier pie ou le Gravelot à collier interrompu : concrètement, quelles mesures de protection et de gestion (régulation de la fréquentation, zonages, suivis scientifiques…) se révèlent les plus efficaces, et lesquelles montrent aujourd’hui leurs limites ?
Le Banc d’Arguin a été classé en Réserve naturelle pour protéger une colonie de Sternes caugek qui s’y était installée dans les années 1960, à la suite de la réduction de la période de chasse sur l’îlot sableux.
Dès la mise en place du gardiennage pour protéger les sternes, des Huîtriers pies en ont profité pour nicher. Les Gravelots à collier interrompu n’ont pas tardé, eux non plus, à investir les lieux. Puis, l’hiver, des centaines de milliers de Bécasseaux et d’autres oiseaux migrateurs sont venus s’y reposer, profitant de cette nouvelle quiétude.
Cet exemple montre bien que, lorsque les conditions sont réunies, la nature s’exprime d’elle-même. Aristote disait à ce sujet que « la nature a horreur du vide ». Depuis, nous mettons donc tout en œuvre pour lui permettre de s’exprimer sous toutes ses formes.
Il serait difficile de résumer en quelques mots quelle mesure de protection est la plus efficace. On peut toutefois identifier trois principes essentiels.
D’abord, adapter les usages et, lorsque c’est nécessaire, les restreindre dans les secteurs les plus sensibles afin de garantir une certaine quiétude. Ensuite, suivre l’évolution du patrimoine naturel pour mesurer l’efficacité des mesures de gestion et pouvoir les adapter si nécessaire. Enfin, sensibiliser les usagers et le public afin qu’ils comprennent notre action, nos missions et les raisons des règles mises en place.
La protection de la nature n’est jamais quelque chose de figé. Elle nécessite d’observer, d’évaluer et de s’adapter en permanence.
Le Banc d’Arguin est à la croisée de nombreux dispositifs (Réserve nationale, Parc naturel marin, Natura 2000) mais aussi d’usages parfois concurrents (pêche, plaisance, tourisme, conchyliculture) : pouvez-vous nous raconter un ou deux cas très concrets de conflits d’usages et la manière dont vous avez cherché à trouver un équilibre acceptable pour le milieu naturel ?
Le Code de l’environnement nous rappelle qu’une Réserve naturelle est un territoire où la conservation de la faune, de la flore et, plus généralement, du milieu naturel présente une importance particulière, ou qu’il convient de soustraire à toute intervention artificielle susceptible de les dégrader.
Le rôle du gestionnaire n’est donc pas, à proprement parler, de gérer les conflits d’usages. En revanche, nous nous sommes rendu compte qu’il était essentiel de pouvoir les anticiper afin d’éviter d’éventuels dommages collatéraux sur le patrimoine naturel, notamment lorsque ces tensions peuvent conduire à des infractions.
Nous concertons donc beaucoup avec les usagers et nous écoutons attentivement leurs propositions de gestion. Nous les amenons également sur le terrain pour discuter, confronter nos points de vue et essayer de trouver des solutions concrètes.
Cette année, par exemple, nous avons proposé d’agrandir la zone accessible aux plaisanciers sur la pointe sud du Banc d’Arguin afin de leur offrir davantage d’espace de plage pour leurs activités balnéaires et la promenade. Un espace trop réduit aurait probablement conduit certains usagers à pénétrer dans une zone interdite, avec des conséquences potentiellement désastreuses pour l’avifaune nicheuse.
Mais il faut aussi être clair : parfois, les enjeux de protection sont tels qu’il n’y a tout simplement pas de compromis possible. La concertation est essentielle, mais elle ne peut pas se faire au détriment des objectifs mêmes qui ont justifié le classement du site en Réserve naturelle.
Si l’on se projette à l’horizon 20 ou 30 ans, à quoi pourrait ressembler le Banc d’Arguin et, plus largement, la bande côtière girondine : faut‑il, selon vous, assumer l’idée que certains espaces naturels littoraux disparaîtront ou se déplaceront, et comment la politique de réserves nationales devrait‑elle évoluer face à cette réalité ?
À cet horizon, je pense que le Banc d’Arguin aura disparu et que le banc du Toulinguet l’aura certainement remplacé. J’espère simplement qu’une végétation dunaire et des herbiers sous-marins pourront s’y développer et permettre à un maximum d’espèces animales, notamment les oiseaux, d’y trouver les conditions nécessaires à leur présence.
Pour le littoral girondin, c’est plus compliqué, et c’est aussi une question politique. Cela dépendra des choix faits par les communes et des moyens financiers qui seront consacrés pour tenter de lutter contre l’érosion.
Mais une chose est certaine : dans trente ans, le trait de côte aura reculé de plusieurs dizaines de mètres par endroits. De nombreux habitats naturels vont donc se réduire, pris en étau entre l’océan et la forêt ou les zones urbanisées.
À l’aune de ce pronostic un peu sombre — désolé ! — il me paraît primordial de commencer dès maintenant à identifier les zones situées en arrière du littoral qui présentent aujourd’hui un enjeu de conservation modéré, mais qui pourraient demain devenir des réservoirs importants de biodiversité. Il faudra alors leur trouver un statut de protection adapté.
Et surtout, il sera indispensable d’anticiper la déconstruction des bâtiments et des infrastructures situés sur le littoral, avant qu’ils ne partent avec l’océan et deviennent eux-mêmes des sources de pollution.
Le changement climatique nous oblige donc à penser les espaces protégés avec des milieux capables de se déplacer, de se transformer et parfois de disparaître.
Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser aux lectrices et lecteurs qui aiment venir sur le littoral girondin mais ne perçoivent pas toujours la fragilité de ces milieux : que peuvent-ils changer, dès maintenant, dans leurs pratiques pour contribuer réellement à la préservation d’espaces comme le Banc d’Arguin ?
Nous avons la chance de pouvoir profiter de ce littoral magnifique, mais nous ne prenons pas toujours le temps de l’admirer vraiment, pour qu’il s’imprime sur notre rétine et non dans la puce de notre smartphone.
Jacques-Yves Cousteau disait : « On aime ce qui nous a émerveillé, et on protège ce que l’on aime. »
Une fois que l’on a pris le temps de s’émerveiller à nouveau de ce paysage, il faut simplement garder en tête que, pour le protéger, chaque geste compte.
Cela peut sembler anodin, mais jeter ses déchets à la poubelle, rester sur les sentiers balisés pour éviter le piétinement de la flore, ou contourner un groupe d’oiseaux limicoles au repos sur une plage afin de ne pas les faire envoler, ce sont déjà des gestes de protection.
Sur un site aussi fragile que le Banc d’Arguin, respecter ces quelques règles, c’est finalement permettre à chacun de profiter du site sans compromettre la présence de ceux qui y vivent.
Pour en savoir plus : https://www.sepanso.org/